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Le
combat pour la liberté des West
Memphis 3
Six
ans après la condamnation de trois
jeunes gens dans le triple homicide
montré dans " Paradise Lost ", un
mouvement essaime et clame avec insistance
leur innocence.
Par
Stephen Lemons.
10
août 2000. Malgré les cris
incessants de ses co-détenus du
couloir de la mort, la voix de Damien
Wayne Echol semble paisible à
travers le haut-parleur du
téléphone qui nous permet de
converser, chez un des membres de son
comité de soutien. D'une voix
neutre, la " star " du documentaire "
Paradise Lost " réalisé par
HBO et vainqueur d'un Emmy-Awards en 1996
et de sa suite " Paradise Lost 2 :
Revelations ", décrit son
environnement carcéral à la
prison de haute sécurité de
Tucker, Arkansas : " Je me trouve dans une
cellule de 2m par 3m50 ", explique Echols.
" Je suis accroupi contre la porte. Le
téléphone est un
téléphone payant
placé sur des roulettes et qu'ils
peuvent placer contre la porte. Il reste
dehors et j'ai le récepteur
à l'intérieur. Je dois
tendre le bras à l'extérieur
pour composer le numéro.
"
Une voix
enregistrée interrompt le dialogue
pour nous informer qu'il ne reste que 2
minutes. Les appels sont limités
à 10 minutes, mais Echols peut
rappeler tant que personne d'autre n'a
besoin du téléphone. Il
continue sans commentaire.
" Dans
ma cellule, il y a une sorte de table en
béton avec un petit matelas, comme
ceux sur lesquels les enfants font la
sieste à l'école. C'est
là que tu dors. Il y a un
évier, une cuvette WC en
métal et une petite table
scellée au mur. Tu es
autorisé à avoir une
couverture, donnée par les surplus
de l'Armée. Parfois, on peut voir
à travers tellement elles sont
vieilles.
Toute la
cellule est en béton, à part
la porte, coulissante et commandée
depuis une cabine. Les murs sont nus. Tu
n'as pas le droit de mettre quoi que ce
soit dessus. Il y a l'air
conditionné mais ils ne le mettent
pas trop en marche l'été
pour faire des économies.
Dès que tu bouges, tu es en nage.
"
Echols
est enfermé dans sa cellule 24
heures par jour, excepté les lundis
et jeudis, jours où les gardes
l'emmènent pour sa seule promenade
autorisée, pendant 1
heure…lorsqu'ils n'oublient pas…
Il a également droit à une
douche (10 minutes) les mardis, jeudis et
samedis. Lorsqu'il a des visites (une par
semaine autorisée), il a droit
à 3 heures avec eux. Echols est
autorisé à avoir une radio
mais ne peut écouter ni CD ni K7.
Il peut recevoir des documents
imprimés et il est abonné
à des magazines comme le New Yorker
et Harper's.
Parfois,
des " supporters " lui envoient des livres
par l'intermédiaire de
Amazon.com.
En ce
qui concerne la cuisine du couloir de la
mort, Damien explique : " Ils ne lavent
pas grand-chose. Ils cultivent
eux-mêmes pas mal de trucs,
légumes et tout. Tu peux pas
vraiment savoir ce que c'est exactement
parce que tout est cuisiné de la
même façon. Parfois tu
trouves des sauterelles et des criquets
dans la bouffe. "
La voix
enregistrée annonce alors la fin de
l'appel et la ligne est coupée.
Qu'est ce que vous croyez ? C'est le
couloir de la mort en Arkansas, pas le
Mariott Hotel !
Echols a
déjà passé 6
années (à l'époque de
l'article, en 2000, NdT) dans ce petit
bout d'enfer parce qu'en 1994, à
l'âge de 19 ans, il a
été condamné à
la peine de mort pour le meurtre de 3
enfants de 8 ans à West Memphis.
Les enfants &endash; Steve Branch, Michael
Moore et Chris Byers&emdash;ont
été découverts le 6
mai 1993, nus et ligotés avec leurs
propres lacets de chaussures, au fond
d'une crique dans un petit bois
appelé Robin Hood Hills. Tous les
trois avaient été
sévèrement battus. Deux
d'entre eux sont morts noyés. Le
troisième, Chris Byers, a
été mortellement
blessé à l'aine. Il a
été frappé à
coup de couteaux à de très
nombreuses reprises et
castré.
La
police de West Memphis déclara que
Echols était le leader d'un culte
satanique bricolé et que les
meurtres faisaient partie d'un rite
censé conférer des pouvoirs
démoniaques aux tueurs. Les flics
indiquèrent que les complices
d'Echols étaient deux autres
garçons du coin : un gars peu
bavard de 16 ans, Jason Baldwin et un
autre un peu handicapé mentalement
de 17 ans, Jessie Misskelley et son QI de
72.
Echols
et Baldwin furent jugés ensemble et
condamnés en 94.
Echols,
considérés comme
l'instigateur des meurtres fut
condamné à mort. Baldwin
à la prison à vie, sans
possibilité de remise de peine.
Misskelley, jugé avant les deux
autres, fut déclaré coupable
sur les bases de sa propre confession et
condamné à vie plus 40 ans.
Baldwin et Misskeley purgent leurs peines
dans des prisons différentes de
celle d'Echols.
Sombre
et charismatique, visiblement intelligent,
Echols est resté l'énigme
à l'épicentre de la
tragédie. Il avoue que la plupart
des gens ne font pas la différence
entre lui et l'affaire. Dans le premier
documentaire " Paradise Lost ", les
attitudes désinvoltes de Echols,
son savoir encyclopédique sur ce
qui touche à " l'occulte " et sa
remarque sur le fait qu'il serait à
jamais craint pour être le " tueur
de West Memphis ", tout cela le fit
apparaître comme l'un de ces
adolescents nihilistes du film de 1986 "
River's Edge ". A la barre, il fut le pire
cauchemar de son avocat.
"
C'était essentiellement le fait de
comportements puérils et
effrayés " dit Echols à
propos de son commentaire sur le " tueur
de West Memphis ". " J'étais comme
ça à l'époque. Jeune
et stupide. "
Rétrospectivement,
sa personnalité reflétait
une sensibilité, partagée
par beaucoup, pour les choses macabres et
le Gothique (une attitude qui convient
mieux dans les Ecoles d'Art que dans les
couloirs de la mort). Quoiqu'il en soit,
il a changé de mentalité. Il
pratique aujourd'hui le bouddhisme en
attendant son exécution, par
injection léthale.
Par
contre il n'est pas sans amis. Un nombre
de plus en plus important de personnes
pensent que Echols, Baldwin et Misskelley
sont victimes d'une injustice.
Motivé
par la vision du premier documentaire, un
groupe s'est créé, le Free
the West Memphis Support Fund, afin de
collecter des fonds. Le groupe est
rattaché à un site internet
géré par trois
professionnels de l'industrie
audio-visuelle (le photographe Grove
Pashley, le scénariste Burk Sauls
et la directrice artistique Kathy Bakken).
Ce trio de trentenaires s'investit
vigoureusement dès 1996. Ils
rendirent visite à Echols et aux
deux autres en prison, suivirent les
auditions en appel, engagèrent un
profiler médecin-légiste
(les spécialistes des tueurs en
série, NdT) qui découvrit
des indices et des éléments
en faveur des accusés, et mirent en
place le site internet qui, d'après
eux, génère entre 4000 et
8000 connexions par jour.
" C'est
comme mon second boulot ", raconte Sauls.
" Lorsque je me lève le matin, je
travaille sur l'affaire. Et avant d'aller
me coucher, je travaille à nouveau
dessus. Parfois je dois me rappeler qu'il
faut que je bosse " pour de bon " pour
gagner de l'argent afin de pouvoir
continuer. "
Bakken
explique que sa boîte était
chargée du design des affiches pour
le premier " Paradise Lost ". Elle pu
visionner une cassette. Ahurie, elle
transmit le film à Sauls et
Pashley, deux amis à elle.
Rapidement, ils se mirent à lire
tout ce qu'ils trouvaient sur cette
affaire et quelques mois plus tard ils
partirent pour l'Arkansas pour la
première fois afin de rencontrer
les garçons qu'ils allaient
baptiser les West Memphis 3.
"
Lorsque nous nous sommes rendus
là-bas, leurs avocats ne lui
avaient pas parlé depuis au moins
un an. " dit Bakken à propos
d'Echols. " Il était
abandonné à son sort. Je
pense que tout le soutien l'a
énormément aidé.
"
Convaincue
de l'innocence des WM3, Bakken alla si
loin qu'elle suivit finalement des cours
en profiling criminel (analyse des profils
des meurtriers, NdT) à Los
Angelès auprès du profiler
réputé Brent Turvey. Elle
demanda à Turvey d'examiner le cas
et il découvrit ce qui pouvait
être des marques de morsures sur le
corps de Chris Byers, en regardant
attentivement des photos. Un
légiste odontologiste
témoignera plus tard, au cours de
l'audience en appel de Echols en 99, qu'il
s'agit bien de morsures. Les empreintes
des dentitions des trois accusés,
comparées aux marques sur le corps,
montraient selon lui qu'il ne pouvait pas
s'agir de morsures faites par l'un des
trois. Pourtant, l'accusation
répondit avec son propre expert et
l'appel fut rejeté.
Bakken,
Sauls et Pashley ont aidé les WM3
par d'autres moyens. Ils ont entretenu des
liens serrés avec des personnes
médiatiques afin de soutenir leur
cause. Ils sont devenus le moyen pour
Echols et les autres de communiquer avec
le monde extérieur. Le 9 juin
dernier, leur site web connu une
énorme pointe de
fréquentation après que le
co-créateur de South Park, Trey
Parker, se fut exclamé " Free the
West Memphis 3 ! " alors qu'il recevait un
MTV award, en direct.
Le 16
juillet, nouvelle pointe due à
Parker lorsque la chaîne Access
Hollywood interviewa Parker et son
accolyte Matt Stone. Parker arborait un
tee-shirt du groupe de soutien, avec
l'adresse du site des WM3
mentionnée en gros
caractères.
Le
groupe de soutien des WM3 fut en plus
prépondérant dans le
succès en salles du film " Paradise
Lost 2 : révélations ", dans
lequel les trois instigateurs du groupe
apparaissaient. La première
organisée à Los
Angelès le 28 juillet attira 200
personnes, ce qui n'est pas rien quand on
sait que le film passait sur HBO depuis
plusieurs mois. " PL2 " était
présenté à Seattle
mardi et sera projeté à
New-York, Portland et San Francisco en
septembre.
Bakken,
Sauls et Pashley confectionnent une
gigantesque bannière
constituée de cartes postales
venues du monde entier en soutien aux WM3.
Ils ont prévu d'encercler la Cour
Suprême de l'Arkansas à
Little Rock avec cette bannière le
jour de l'audience en appel d'Echols. Ils
annoncent également la sortie d'un
CD de soutien en septembre,
réalisé par Aces &
Eights, avec notamment la participation de
Eddie Vedder, Tom Waits, L7, Nashville
Pussy et bien d'autres.
Les
réalisateurs Joe Berlinger et Bruce
Sinofsky, l'équipe de
créateurs des deux films (ainsi que
de " Brother's Keeper ", largement
ovationné en 92) estiment que
Bakken, Sauls et Pashley ont permit aux
WM3 de quitter les pages des faits divers
pour entrer dans les éditoriaux. "
Nous les utilisons beaucoup dans le second
film " déclare Sinofsky. "
Premièrement parce que ce sont de
bons sujets. Deuxièmement parce
qu'ils ont amené ce profiler. Et
troisièmement parce que le premier
film est devenu ce documentaire hors norme
qui a attiré des dizaines de
milliers de personnes sur leur site. Ils
étaient là, actifs, pour ce
qu'ils considèrent être une
quête de justice. "
En
effet, le second film montre Bakken, Sauls
et Pashley, tous trois présentant
bien et parlant de façon
posée et argumentée, et l'on
pourrait faire en partie le
parallèle avec les activistes
canadiens du film de Norman Jewison " The
Hurricane ". Ils fournissent de
l'énergie à tous les
supporters et agissent à la fois
comme des chiens de garde et des fin
limiers.
" Je
n'aurais certainement jamais eu un tel
soutien ou suscité un tel
intérêt si'ils n'avaient pas
été là. "
déclare Echols. " Sans eux,
présents 24h/24 pour fournir de
l'information, les gens auraient vu le
film, auraient dit " Oh, c'est vraiment
dégueulasse ", seraient
rentrés chez eux et auraient
oublié. Maintenant ils vont sur le
site internet et s'investissent.
"
Etrangement,
l'argument le plus fort en faveur d'un
nouveau procès pour les WM3 peut
être trouvé dans une
déclaration de Gary Gitchell, le
chef des détectives de la police de
West Memphis à l'époque de
l'enquête. Gitchell, qui s'est
retiré triomphant après les
inculpations d'Echols et de ses
co-accusés, travaille aujourd'hui
comme directeur pour Pinkerton Consulting
and Investigations (conseils et recherche)
à Memphis, Tennessee. Il indique
qu'il est toujours inflexible sur sa
position et croit toujours à la
culpabilité d'Echols, Baldwin et
Misskelley. Mais il concède que
l'enquête dans cette affaire fut
loin d'être exempte de
reproches.
" Il y a
des tas de preuves circonstancielles et
c'est tout. Il n'y a pas d'arme encore
fumante. Ce n'est pas une affaire de ce
genre. " dit Gitchell.
En fait,
Gitchell insiste sur le fait que chacun
doit comprendre l'importance des
témoignages. Et d'après lui,
cela inclut les déclarations faites
par deux adolescentes qui affirment avoir
entendu Echols confesser son crime, le
couteau de chasse trouvé dans un
étang derrière la maison de
Baldwin (bien que cela n'ait jamais
été relié aux
crimes), la déclaration d'un
co-détenu de Baldwin indiquant que
celui-ci aurait fait des confidences en
prison, et bien sûr la très
contestée confession de
Misskeley.
Cette
confession était
l'élément à charge
essentiel pour son procès. La
police de West Memphis interrogea
Misskeley pendant de nombreuses heures, le
fit passer au détecteur de
mensonge, lui dirent qu'il l'avait
raté (alors qu'un expert de la
défense a montré plus tard
qu'il l'avait réussi), et
informèrent le jeune homme
déficient mental qu'il avait le
choix entre jouer le jeu de la Loi ou
être………….
La
confession de Misskeley arriva au moment
où la police enregistrait ses
dires, les 30 dernières minutes de
l'interrogatoire. Mais il fit une
série d'erreurs malgré le
fait que les inspecteurs lui posaient des
questions orientées. L'heure du
crime n'était pas correcte,
jusqu'à ce que les flics le
corrigent. Il déclara aussi que les
enfants avaient été
attachés avec une corde marron,
alors qu'il s'agissait de leurs lacets de
chaussures. Et plus d'une fois il se
trompa dans l'identification des enfants
sur les photos qu'on lui
montrait.
" Je
leur expliquais que je ne savais rien sur
cette histoire ", explique Misskeley aux
réalisateurs dans " PL2 ". " Mais
(la police) continua à me presser,
me presser, me presser. Finalement, j'ai
juste dit quelque chose de façon
à ce qu'ils me laissent tranquille.
"
L'avocat
de Misskeley, Dan Stidham, aujourd'hui
juge d'une cour municipale dans
l'Arkansas, présenta un expert en
fausses confessions au procès et
fit état d'une douzaine de
témoignages indiquant que Misskeley
était à plus de 70 km du
lieu du crime le soir des meurtres. Mais
le jury préféra suivre les
éléments de
l'accusation.
" Je
sais de source sûre que le vote
initial des jurés était de 8
contre 4, " dit Stidham. " 8 pour la
condamnation pour crime et 4 pour
l'acquittement. Dans les 12 heures
suivantes, le jury arriva à un
compromis classique. Les 4
indiquèrent qu'ils voteraient "
coupable " mais demandèrent qu'il
ne soit pas réclamé la peine
de mort, vu l'incertitude persistante. M.
Misskeley fut condamné pour deux
meurtres au second degré et un
meurtre au premier degré.
Ironiquement, bien qu'il ait avoué
et que l'Etat ait eu le plus
d'éléments contre lui, il
n'eut que la plus faible sentence.
"
Stidham
a fait appel, bien que l'affaire des WM3
se focalise essentiellement sur Echols
puisqu'il est dans le couloir de la mort.
Ce qui est intéressant c'est que
Stidham estime que Gitchell n'a pas
essayé d'obtenir une fausse
confession de Misskeley. " Gitchell n'a
simplement pas réalisé
à quel point Misskeley souffrait
d'un handicap mental. Je pense que les
choses se sont emballées et qu'ils
ont mis une pression beaucoup trop forte
sur ce gosse. Même s'il avait 17 ans
en 1993, il avait l'âge mental d'un
enfant de 5 ans. Les enfants de 5 ans
croient aux œufs de Pâques et
aux Power Rangers. Vous prenez quelqu'un
de cet âge, vous le posez devant un
détecteur de mensonge, lui faites
le test et lui dites qu'il arrête de
se foutre de vous en racontant des
mensonges. En faisant ça, vous
créez une distorsion de la
réalité. Vous obtenez
ensuite ce que vous voulez entendre, c'est
aussi simple que ça. "
Pourtant
Gitchell insiste sur le fait qu'il a sa
conscience pour lui. " Lorsque vous mettez
tout bout à bout, c'est une affaire
convaincante. Nous avons traité
Jessie, ainsi que tous les autres dans
cette affaire comme si c'était nos
enfants. C'est la Loi. Vous devez agir
ainsi. Mais nous savions également
que les médias observaient tout
ça. Nous devions prendre garde
à ce que nous faisions parce nous
savions que nous serions jugés
là-dessus. "
En 94,
le juge John Fogleman était le
procureur pour les deux procès et
il joua un rôle clef dans la
condamnation des trois garçons ; il
est constamment présent dans les
deux films. Au téléphone, sa
disponibilité et son charme sudiste
sont désarmants. " Je n'ai aucun
problème avec quelque partie que ce
soit de l'enquête " déclare
t-il avec son accent sudiste
prononcé. " Si j'ai tort, que le
jury a eu tort, cela sera corrigé.
Mais je ne crois pas que nous ayons eu
tort. J'accueille favorablement toute
nouvelle enquête. "
Fogleman
indique qu'il a eu quelques soucis avec la
confession de Misskeley, mais globalement
la trouva crédible.
Il pense
qu'en aucun cas Misskeley ne fut contraint
à avouer.
Comme
Gitchell, Fogleman cite le couteau
trouvé vers chez Baldwin et le
témoignage des adolescentes au
softball comme éléments de
preuve. Mais même en combinant tous
les éléments, il y a
réellement une pauvreté de
preuve pour accuser quiconque de meurtre
et encore plus pour condamner quelqu'un
à mort.
"
J'aurais aimé avoir des
éléments plus concrets, "
poursuit Fogleman, " mais on prend ce
qu'on a. Et quand vous avez les preuves
que nous avions, suffisantes pour aller au
tribunal devant un jury, quel choix vous
reste t-il ? ".
Fogleman
concède " qu'il manquait des
preuves matérielles permettant de
relier quiconque ou quoi que ce soit
à la scène du crime. Il n'y
avait pas une goutte de sang&emdash;du
moins qui soit visible à l'œil
nu. Le laboratoire de criminologie a
effectué des tests au luminol, qui
ne sont pas utilisables comme preuves, et
à l'endroit où nous pensons
que les crimes ont été
commis, la réaction a
été positive. "
Fogleman
et son compagnon de l'accusation, Brent
Davis, se sont aussi appuyés sur
les rites occultes pour avancer. En guise
de preuves, ils exhibèrent des
livres qu'Echols avait empruntés
à la bibliothèque du lieu et
traitant de sorcellerie, ils lurent des
extraits de notes écrites par
Echols, montrèrent des images "
sataniques " qu'il avait sur le mur de sa
chambre et présentèrent Dale
Griffis, " le flic de l'occulte ", comme
un expert en adolescents
satanistes.
Muni
d'une maîtrise obtenue par
correspondance auprès de
l'Université Columbia Pacific,
Griffis indiqua durant son
témoignage que les meurtres avaient
eu lieu peu avant une date symbole pour
les cultes païens et étaient
probablement inspirés par des
croyances occultes. Il témoigna
ainsi que les signes d'activité
sataniste pouvaient se trouver dans le
fait que les accusés portaient des
tee-shirts noirs, mettaient du vernis
à ongle noir et étaient
tatoués (ce qui suffisait à
incriminer nombre d'adolescents comme
disciples de Belzébuth).
L'accusation
joua clairement sur l'hystérie
populaire, qui tenait Echols pour leader
d'un culte satanique et pensait que des
activités occultes se
déroulaient secrètement dans
cette région de l'Arkansas. La
défense fit une grave erreur en
laissant Echols aller à la barre
pour expliquer ses croyances. Il n'aida
pas vraiment sa cause en se
décrivant comme un Wiccan,
pratiquant la " magie blanche
".
Il
expliqua au jury qu'il avait changé
de prénom et choisit Damien en
s'interrogeant sur le catholicisme et en
voulant honorer Saint Damien, martyre qui,
combattant la peste à Hawaii,
contracta la maladie et
succomba.
Ce
changement de prénom, comme son
témoignage, tombèrent
plutôt mal. Le motif de ce
changement était tout à fait
noble, et il est donc hautement surprenant
de constater que dans l'esprit de
beaucoup, ce prénom évoquait
le film d'horreur de 1978 " Damien : Omen
II " dans lequel un ado
possédé par le Démon
assassinait tout un tas de gens. Les
explications intellectuelles de ses divers
centres d'intérêt devant la
cour, ainsi que sa chevelure noire et son
teint naturellement pâle ont sans
doute aggravé la
situation.
Pour
Mara Leveritt, éditorialiste
à l'hebdomadaire alternatif de
Little Rock, l'Arkansas Times, qui
travaille sur un livre à propos de
l'affaire, l'insistance à
évoquer les croyances d'Echols
durant les audiences a transformé
cette affaire en chasse aux
sorcières.
" Dans
mon esprit, il est plutôt inhabituel
d'accepter de tels témoignages
devant une cour, " déclare
Leveritt. " Amener par exemple des "
experts " de comportements occultes et
finir avec la déclaration de
Fogleman disant qu'il n'est pas mal en soi
de porter du noir, de lire certains livres
et d'écouter du
heavy-metal…Vous mettez tout cela
bout à bout et vous voyez que le
discours n'a aucun sens… Ce
ténor de l'accusation, aidé
par la publicité faite autour de
l'affaire
(West Memphis fut le théâtre
de plusieurs réunions tenues dans
des églises par des
spécialistes du satanisme, et cela
dès l'arrestation des adolescents),
a certainement créé le
climat dans lequel ces condamnations
furent rendues possibles. "
Leveritt
note un " profond changement " dans
l'opinion depuis le temps qu'elle suit
l'affaire. De la réaction
immédiate des fondamentalistes
persuadés de la culpabilité
d'Echols et des autres jusqu'à
l'introduction d'un doute substantiel.
Mais avec ce doute et les nombreux efforts
pour faire libérer les WM3,
Leveritt croit-elle encore qu'Echols
puisse être exécuté
?
" Bien
sûr que oui…Vous savez, j'ai vu
beaucoup d'exécutions par ici, et
je sais qu'une fois le procès
initial terminé, tous les appels
n'ont que peu de chances d'aboutir…
".
Mais il
y a quand même plusieurs points en
faveur d'Echols, même à ce
stade. " PL2 " a un propos beaucoup plus
déculpabilisant que le premier film
et il jette une importante suspicion sur
le beau-père d'une des victimes,
John Mark Byers. Présent dans les
deux films,
il
apparaît instable, sensible aux
drogues et fanatique des armes blanches.
Quelle que soit la vérité,
le film montre Byers comme une personne
ridicule tout droit sortie d'une nouvelle
de Faulkner, faisant figure de coupable
parfait. Et beaucoup pensent que l'on peut
trouver plus de preuves contre lui que
contre Echols et les autres. Byers est
actuellement en prison, condamné
pour trafic de drogue, mais il n'est pas
dans le couloir de la mort. Echols est
celui qui a droit à cette
distinction, bien qu'il semble que son
unique tort ait été
d'être bizarre dans une petite
ville.
Echols a
également son défenseur,
venu de Houston, Ed Mallett, un avocat
expérimenté dans les appels
contre des condamnations à la peine
de mort. Précis et irritable,
Mallett est le type d'avocat que vous
aimeriez avoir à vos
côtés si vous étiez
à la place d'Echols. Bien que
l'appel " Rule 37 " de Mallett ait
été rejeté, il reste
une prochaine étape : la Cour
Suprême de l'Arkansas. Si cela
échoue, ce sera alors la demande
fédérale en " habeas corpus
" et peut-être la Cour Suprême
des Etats-Unis. Ironiquement, l'un des
points mis en avant par Mallett dans son
appel " Rule 37 " concernait le 1er film
d'HBO. Il estime que le tournage a
contribué à polluer
l'affaire de son client. Le peu d'argent
dévolu à la défense
par l'Etat de l'Arkansas a poussé
les avocats à sceller une alliance
malsaine avec les réalisateurs
Berlinger et Sinofsky, qui procura une
source non-négligeable de moyens
financiers à la
défense.
" Les
avocats ont laissé les
caméras filmer à
l'intérieur du tribunal parce que
HBO acceptait de financer la
défense, ce que refusait l'Etat de
l'Arkansas ", dit Mallett. " Le
résultat fut de créer une
espèce d'atmosphère de
cirque, qui est perceptible lorsque l'on
visionne ce film. "
Sinofsky
comprend la stratégie juridique de
Mallett, mais pense sincèrement que
le fim a eu un impact positif. " Si Joe et
moi n'avions pas fait ce film, Damien
serait déjà mort ",
déclare t-il.
Echols
se dit reconnaissant envers les
réalisateurs et ajoute qu'il "
aurait certainement été
condamné quand même ", y
compris sans l'intervention des
caméras. Mais il pense que la
présence d'HBO a eu un impact non
négligeable sur ses
défenseurs pendant le procès
initial. " Je pense qu'ils n'ont pas pris
les choses suffisamment au sérieux
du fait de cette présence
médiatique. "
Au jour
d'aujourd'hui, Echols vit sa vie du mieux
qu'il le peut. Il lit, médite,
prend des cours par correspondance et
essaie de répondre au volumineux
courrier, parfois jusqu'à 125
lettres par jour. En décembre
dernier, Echols s'est marié selon
le rite bouddhiste avec une femme venue de
New-York à Little Rock qui lui rend
visite une fois par semaine pour une "
visite de contact " (ils peuvent se
toucher, mais ce n'est pas une visite "
conjugale ") ; En septembre il devrait
recevoir l'ordination d'un prêtre
bouddhiste venu d'un monastère
japonais pour la
cérémonie.
"
J'utilise le terme bouddhiste parce qu'il
est compréhensible par tous ", dit
Echols en expliquant son dévouement
au Zen.
" Toutes
les notions sont très proches,
comme si tous les gens allaient au
même puits mais conduits par
différents ruisseaux. "
En
évoquant le bonheur d'une
libération, Echols reste
philosophe. " Je sais que je sortirai.
Cela peut sembler morbide mais je suis
dans le couloir de la mort. Donc au moins,
je sais que d'une façon ou d'une
autre je sortirai. Soit que je puisse
sortir en marchant, soit qu'ils s'occupent
de mon cas. Je préfère cette
idée plutôt que de croupir en
prison 50, 60 ou 70 ans sans jamais savoir
de quoi demain sera fait. "
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